lundi 3 septembre 2018

Les piétons d'abord?





Cette image représente une vue aérienne de la station de métro Rosemont (merci à Google), que l'ai longtemps fréquentée pour aller à mon travail de mon domicile. Comme je partais de cette station en contre-pointe, pour ainsi dire, j'avais assez peu de choix dans mes autobus et je devais souvent utiliser la ligne 25 Angus. On voit en noir le chemin que je devais utiliser pour aller de la station (en fait, j'arrivais par l'autobus 161, qui me laissait sur le boulevard Rosemont, à l'extrême gauche de la photo; je devais donc aussi traverser l'édicule du métro) au point de départ de cette ligne. Il est évident qu'il aurait été beaucoup plus rapide de traverser directement, mais c'est interdit et il y a d'ailleurs une clôture au centre de l'aire gazonnée. Il est aussi interdit de passer par ce qui est au bas de la photo, et des policiers étaient souvent là pour le rappeler.

Le tout, évidemment, au nom de la protection des piétons.

Comme dans beaucoup de cas, je crois qu'on a agi à l'envers. On a d'abord conçu la station pour faciliter le passage des autobus, et seulement ensuite a-t-on pensé à intégrer les piétons dans le portrait. D'où le passage-piétons unique à l'entrée/sortie de la boucle.

Il me semble que la logique, dans une optique de valorisation du transport actif (et ne serait-ce que pour éviter à des usagers de rater leur autobus à cause d'un trop long trajet à parcourir, d'autant plus que bien des usagers des TEC ont des problèmes de locomotion), aurait été de faire traverser les piétons directement devant la sortie de la station, quitte à ajouter un autre arrêt obligatoire au centre de la boucle. Qu'en pensez-vous? 

mercredi 15 août 2018

Les technologies douces peuvent-elles sauver le monde?

J'ai récemment eu l'occasion de voir quelques épisodes de la série télé Nomade des mers, dans laquelle un bateau fait le tour du monde pour la promotion de ce que nos amis français appellent les low-tech: les technologies douces ou de bas niveau, c'est-à-dire le dessalement par énergie solaire (et avec des évaporateurs construits par un potier!), les germinations, etc. À chaque escale, l'équipage partait à la recherche de praticiens du low-tech pour apprendre et échanger, et repartait le plus souvent avec un nouveau gadget.

C'est lors d'une escale en Inde que je me suis posé la question qui fait le titre de cet article — et à laquelle les participants de l'émission répondent bien entendu par l'affirmative. Lors de cet escale, ils ont visité Auroville, ville expérimentale, écolo et spirituelle, fondée en 1968 par la compagne spirituelle dphilosophe indien Sri Aurobindo (et où bien entendu la langue commune est l'anglais...). Remarquons que cette ville est située à seulement 12° de l'équateur, qu'elle est entourée de forêts (seuls 40% de la surface est développée, et ces 40% comprennent des fermes) et que seuls 2300 personnes vivent sur 10 km² (alors que la densité de l'Inde est de 390 hab./km², et celle du monde dans son ensemble, si on tient compte de toutes les terres émergées, y compris les glaciers, les montagnes et les déserts, est d'environ 50 hab./km²). Ce devrait donc être l'endroit parfait pour l'usage de l'énergie solaire, non?


Le four solaire d'Aurovile
On y a donc construit un immense four solaire, relativement simple, mais ayant nécessité beaucoup de travail (il a fallu ajuster et coller chacun d'un très grand nombre de petits miroirs plans), qui fait chauffer l'eau pour la cuisine collective.

Or, même ça, ça n'est pas suffisant. Selon ce qui a été mentionné dans l'émission, cette cuisine doit aussi utiliser du mazout — évidemment importé, puisqu'Auroville n'a ni puits de pétrole ni raffinerie — pour faire chauffer une partie de l'eau chaude nécessaire en cuisine. Sans compter que cette cuisine n'est pas l'unique source de nourriture des Aurovilliens, et qu'on doit aussi y faire des grillades ou de la friture, sans oublier les besoins en éclairage (près de l'équateur, les journées ne sont jamais très longues).

Alors, on constate que même dans un environnement socialement et géographiquement très propice à l'énergie solaire, et dont les habitants ont un mode de vie extrêmement frugal, on n'arrive pas à se passer de pétrole. On rétorquera qu'avec plus d'investissements, financiers et humains, on arriverait à de meilleurs résultats. C'est vrai, mais les ressources nécessaires sont-elles réellement disponibles? Et avec la population qui continue à croitre, est-il vraiment réaliste de croire que le solaire et l'éolien peuvent tout résoudre? Même l'Allemagne, qui ne manque ni d'argent ni d'ingénieurs, et qui a fait le pari des énergies renouvelables, a dû se résoudre à rouvrir des centrales électriques au charbon pour satisfaire la demande alors qu'elle ferme peu à peu les centrales nucléaires. Alors, que faire? Espérer que la fusion va réellement démarrer?


Image utilisée avec la permissions du titulaire des droits (information).

lundi 6 août 2018

Faut-il réhabiliter les gras saturés?

Depuis quelques décennies, les gras, principalement les gras saturés, sont devenus l'ennemi public numéro un. Il suffit de dire qu'un aliment est riche en gras saturés pour que tout le monde s'entende sur le fait qu'il est nécessairement malsain — bien que souvent délicieux. Or, depuis les années 70, les États-Uniens mangent réellement moins de gras,  moins de gras saturés, et par conséquent plus de glucides. Pourquoi alors sont-ils de plus en plus gros, et pourquoi les maladies cardiovasculaires et le diabète sont-ils de plus en plus présents?

Je viens de terminer la lecture du livre The Big Fat Surprise: Why Butter, Meat and Cheese Belong in a Healthy Diet, de Nina Teicholz. Elle y fait l'historique de tout le débat et de toutes les recherches scientifiques entourant la question des gras alimentaires et de leur lien avec la santé, principalement les maladies cardiovasculaires, avec des conclusions surprenantes.

Le lien entre gras saturé et les crises cardiaques (maladie qu'aucun livre de médecine n'aurait décrit avant la fin du XIXe siècle) a été émis à titre d'hypothèse dans les années 50, suite à une étude comparant une vingtaine de pays. Bizarrement, en plus des doutes concernant la cueillette des données (demander à des gens ce qu'ils ont mangé le mois précédent, surtout quand il s'agit du Carême, donne parfois des résultats discutables), seuls sept pays ont été retenus dans la publication finale, les autres ne permettant pas de confirmer l'hypothèse défendue par le chercheur.

Néanmoins, ce chercheur ayant un sens politique aiguisé, il a pu faire accepter son hypothèse par l'association états-unienne pour les maladies du cœur (American Heart Association), par d'autres associations, puis par le ministère de l'Agriculture des États-Unis (qui est responsable des suggestions pour une alimentation saine), au point où toute demande de fonds de recherche s'écartant du dogme accepté se voyait refuser, et toute publication allant à son encontre se voyait bloquer l'accès aux revues prestigieuses, et ce pendant des décennies.

Et cet état de fait a continué même après que diverses études longitudinales portant sur des échantillons importants eurent échoué à démontrer le lien entre gras saturés et maladies cardiaques, sans que cela ait eu un impact sur la pensée dominante à ce sujet. Évidemment, si se contente de faire du cherry picking, on arrivera à prouver n'importe quoi...

Ce n'est qu'au cours des 10 ou 20 dernières années que des retours sur les données originelles de ces études, dont certaines ont été retrouvées dans des greniers, et des méta-analyses ont finalement commencé à jeter un doute sur la pertinence du bannissement des gras saturés, bien que cela peine à pénétrer la conscience collective.

Était-ce un complot? En fait, tout porte à penser que ce chercheur, M. Ancel Keys, et tous ceux qui ont défendu son hypothèse par la suite, étaient réellement convaincus d'avoir raison et d'œuvrer pour le bien public. Évidemment, ils étaient subventionnés par des sociétés qui y trouvaient un avantage commercial, mais c'était aussi bien souvent le cas pour leurs rivaux, dont des membres de l'Académie des sciences des États-Unis.

Une analyse impartiale des données disponibles amène plutôt à conclure que ce sont les sucres, voire les glucides en général, qui seraient le principal coupable de la détérioration de tant d'indicateurs de santé publique. Les êtres humains mangent en effet de la viande et des produits animaux depuis toujours, les fruits et les légumes occupant une place marginale et souvent saisonnière de l'alimentation, alors que le sucre n'est présent en quantité non-négligeable que depuis quelques siècles, et en quantité importante depuis environ un siècle. En fait, suite à un séjour parmi les Inuit, un anthropologue avait, au début du XXe, passé une année entière à ne manger que de la viande et des abats, sans qu'aucun des indicateurs de santé qu'on pouvait mesurer à l'époque n'eût été mis à mal. On rétorquera que ce n'est qu'un cas anecdotique, mais pas plus que celui de l'auto-cobaye du film Super Size Me...

Pendant ce temps, non seulement le gras est-il remplacé en grande partie par des glucides — il faut bien manger quelque chose — mais on l'a remplacé aussi, pour des questions de gout ou de texture, par des gras végétaux hydrolysés, les célèbres gras trans, dont Crisco* fut le premier porte-étendard, ainsi que par des gras insaturés qui non seulement prendraient la place, dans nos cellules, des gras saturés animaux dont elles sont en grande partie constituées, mais qui, une fois chauffés à des températures élevées, comme pour faire de la friture, se dégraderaient en composés hautement toxiques, comme des aldéhydes et le formaldéhyde.

Et avec toute la nouvelle mouvance vegan, on ne semble pas sortis du bois.

Un résumé du livre en 20 minutes et en anglais est disponible ici.

* Le Crisco, acronyme pour Crystallized Cotton-Seed Oil, était d'abord destiné à la fabrication de savon, jusqu'à ce que quelqu'un s'avisât qu'il semblait comestible. Un de ses grands avantages sur le beurre ou le lard était qu'il pouvait être utilisé sans restriction par les juifs religieux...

dimanche 15 juillet 2018

La STM — et la ville — ont perdu le nord

À Montréal, il suffit de regarder le soleil se lever ou se coucher pour se rendre compte que la géographie de notre ville est tout à fait tordue. En effet, alors que l'on apprend à l'école que le soleil se lève à l'est et se couche à l'ouest, n'importe quel Montréalais sait qu'il se lève au sud et se couche au nord... 

La solution à cette incongruité, c'est qu'entre le vrai nord et le nord montréalais, on trouve un écart entre 45° et 60°... 

À Ville-Émard, où j'habite depuis un peu plus d'un an, c'est encore pire. L'écart est de plus de 90°, ce qui fait que même la ville et la STM se trompent.

Par exemple, le boulevard Monk est une rue est-ouest. Même si en réalité, elle est presque parfaitement nord-sud, il suffit de regarder les adresses pour constater qu'elle est est-ouest. Et à Montréal, ce sont les adresses qui priment. En effet, ce boulevard commence au coin de la rue Saint-Patrick, au 5550, rue Saint-Patrick*. Saint-Patrick Ouest, bien entendu. Et dès qu'on tourne le coin, les adresses continuent à croitre, en commençant à 5600, pour se rendre à environ 7000 en arrivant au boulevard de La Vérendrye.

Si le boulevard Monk était une rue nord-sud, les adresses diminueraient en se rapprochant du fleuve, non?

Par ailleurs, il suffit de regarder où se situe Ville-Émard par rapport au fleuve et au boulevard Saint-Laurent pour se rendre compte que les petites adresses, de l'ordre de 1000 à 2000, sont des adresses nord-sud, alors que les grandes adresses, dans 5000-6000, sont des adresses est-ouest.

La rue Raudot est une rue nord-sud, perpendiculaire au boul. Monk.

Cette sortie mène sur le côté sud du boul. Monk, là où les autobus vont vers l'est (et le centre-ville).



Mais le chaos ne cesse pas là. La rue Allard, qui est une rue nord-sud dans le Sud-Ouest, avec des adresses allant d'environ 1600 à environ 3500, devient soudain une rue est-ouest à LaSalle, avec un saut brusque de 3500 à 7000... On comprend que l'on n'y comprenne rien.


* De nos jours, le boulevard Monk commence plutôt au coin de la rue Notre-Dame, mais le pont au-dessus du canal Lachine ne date que des années 1990.

vendredi 27 octobre 2017

Vive la Catalogne!

Bonne chance à la Catalogne! En espérant que les choses ne s'envenimeront pas trop et que l'Espagne entendra raison avant de soumettre par la force une partie de ses citoyens  au nom d'une vision légaliste de la démocratie.

lundi 24 juillet 2017

La langue affranchie me met en colère,



Je viens de terminer la lecture de La Langue affranchie, par Anne-Marie Beaudoin-Bégin, et je dirai, en un mot, que ce livre est une caricature.

L'auteure, linguiste, s'élève contre la soi-disant réglementation du français par des autorités langagières, soit les auteurs de dictionnaires et de manuels scolaires, et l'Office de la langue français, via sa Banque de terminologie, qui s'arrogeraient le droit de déterminer ce qui est du bon français et ce qui ne l'est pas, ce qui aurait donné au francophone québécois moyen un complexe face à la manière dont il parle, complexe qui l'amènerait même, pour certains d'entre eux — d'entre nous — à adopter l'anglais, langue réputée plus souple. Même si je soutiens, comme Mme Beaudoin-Bégin, que le français québécois est une variante linguistique — voire même plusieurs variantes linguistiques, puisqu'elle possède plusieurs niveaux, comme on disait autrefois — qui mérite d'être reconnue et défendue, je trouve que la manière dont elle s'y prend pour la défendre est une caricature. En fait, l'auteure caricature son adversaire pour mieux le démolir. C'est ce qu'on appelle le sophisme de l'homme de paille.

Selon sa description, le puriste — appelons-le ainsi — refuse le français québécois parce qu'il croit en l'autorité du Dictionnaire tout-puissant. Mais seulement quand ça l'arrange. Par exemple, le puriste lèverait le nez sur bon matin mais utiliserait week-end (p. 25). Il serait incapable de reconnaitre que, si le français emprunte de nos jours en masse à l'anglais, il a, en d'autres temps, emprunté à l'italien, provoquant l'ire des puristes de l'époque, alors que, de nos jours, plus personne ne ressent des mots comme banque, soldat ou balcon comme des emprunts (chapitre 5). Enfin, il serait incapable d'apprécier l'usage de l'anglais dans le discours quotidien. Donnant un exemple tiré d'un roman, écrit dans une langue farcie de mots anglais que je n'ai jamais rencontrée dans la vraie vie, même si j'ai deux enfants dans la vingtaine, elle conclut en écrivant: «On remarquera, évidemment, que ce texte est (magnifiquement) écrit au registre familier, et que l'utilisation des expressions anglaises lui donne une saveur particulière. Plusieurs jugeront probablement ce texte négativement. Ils en auront bien le droit évidemment,  mais ce faisant, ils ne percevront pas le procédé stylistique.» (p. 82)
Autrement dit, si vous n'êtes pas d'accord avec moi et avec les anglicismes, c'est que vous êtes incompétent ou bouché.

Mon opinion

Personnellement, je ne crois pas du tout que le français québécois soit jugé négativement. On dirait que Mme Beaudoin-Bégin a trop écouté la télévision de Radio-Canada des années 60, si cela était possible. Au contraire, on laisse tant les animateurs de radio que les élèves du primaire parler un peu comme ils le veulent, et l'on s'étonne ensuite que, comme ceux qui ont appris l'anglais dans la rue et à la télé, ils soient incapables de pondre un texte dans un registre autre que très familier (p. 96). Mais où auraient-ils pu apprendre le registre soutenu? Leur situation est sans doute similaire à celles des Suisses alémaniques, qui apprennent à écrire en allemand standard mais qui parlent un dialecte etrès différent.

D'ailleurs, on peut comprendre qu'au XIXe siècles, les lettrés du Québec aient voulu raccommoder le parler d'ici avec celui de la France. Vouloir encourager la différence aurait sans doute créé moins de complexes chez le peuple, mais aurait été politiquement catastrophique. Les Québécois auraient été dans la situation des Afrikaners d'Afrique du Sud, dont la langue ancestrale était le néerlandais, mais qui en ont tellement divergé qu'ils parlent maintenant une langue à part, l'afrikaans, et qu'ils ne comprennent plus, pour la plupart, le néerlandais. Imaginez-vous quel poids politique , quel prestige, aurait face à l'anglais une langue — appelons-la le canayen — parlée uniquement ici? Ç'aurait été notre fin.

Je crois aussi que Mme Beaudoin-Bégin a beaucoup trop confiance en la loi qu'elle appelle improprement 101. Selon elle, le sort du français au Québec est garanti à jamais, pourrait-on croire. Mais une loi, ça se change, et pas nécessairement dans le sens de la rendre plus mordante, comme elle semble le souhaiter à quelques reprises. Si assez de Québécois veulent envoyer leurs enfants à l'école anglaise et se débarrasser du français, ce souhait se concrétisera bientôt dans une loi. Mais il est interdit de dire cela sur sa page Facebook, par exemple. Tous ceux qui avancent cette opinion se font rapidement bloquer...

Et le français écrit?

Évidemment, le puriste tel que vu par Anne-Marie Beaudoin-Bégin est convaincu que le Québécois moyen non seulement parle mal, mais surtout qu'il ne sait pas écrire. Et il est épouvanté de le voir étendre son ignorance sur les réseaux sociaux. Le monde était bien mieux, selon lui, quand seuls les finissants du cours classique avaient le droit de manier la plume. À en croire notre linguiste, ce qui agacerait les puristes de l'écrit, ce sont des choses comme la réduction de tu es en t'es, les négations sans ne ou l'usage du subjonctif après après que (qui ne devrait pas être condamné uniquement à l'écrit, d'ailleurs, après qu'on y a réfléchi). Elle délire carrément. On peut lire tous les jours des statuts Facebook qu'on a peine à comprendre, même quand on les lit tout haut. Bizarrement, pour une linguiste qui désire le retour de l'enseignement du latin à l'école, de manière à mieux enseigner les mécanismes de la langue, l'absence d'accord (les gens vienne) ou la célèbre confusion ez/é/er ne devraient pas inquiéter. Avant de réintroduire le latin, on pourrait au moins faire de l'analyse de phrase, et ça urge!


Finalement

Quand j'entends des jeunes Québécois passer à l'anglais, non plus seulement avec des immigrants (ce qui est déjà désolant, soit dit en passant), mais entre eux; quand je les entends faire de l'alternance de code clairement non par choix, mais par méconnaissance des termes français; quand les jeunes écoutent leur musique, regardent leurs films et leurs séries Netflix en anglais, quand même les statuts Facebook de médias écrits, comme le Huffington Post Québec, contiennent presque à tout coup de grossières erreurs d'orthographe ou de syntaxe (et je parle pas d'écrire alternatives au lieu d'options), je crois qu'on peut s'inquiéter. Quand on accepte béatement les emprunts de l'anglais au lieu de créer, comme les anglophones (sans oublier le fantastique travail lexicologique des Islandais), des nouveaux mots pour les nouvelles réalités, à partir du français — car, oui, n'en déplaise à Mme Beaudoin-Bégin, on a le droit de créer des mots en français — on contribue à faire du français québécois une langue folklorique, qu'on ne parlera bientôt plus que parce qu'on y est obligé ou avec ses grands-parents. Étrangement, j'ai peur que la voie affranchie préconisée par Mme Beaudoin-Bégin nuira bien plus au désir de parler français qu'une vraie tentative de revitalisation.

Au lieu de souhaiter la bienvenue aux anglicismes, pourquoi ne pas plutôt travailler à l'acceptation d'une norme franco-québécoise? Avec ses t'es,  ses j'vas, ses dins, ses pas allable, ses bécosses? Mais aussi ses courriel et ses essuie-glace? Et leur donner l'aura que le titre de linguiste peut avoir?


La photo est publiée sous licence CC0 et provient de cette page web.

En passant, je ne dis ni bon matin, ni week-end...

mardi 11 juillet 2017

L'esclavage au Québec, vraiment?

Le marché aux esclaves, de Gustave Boulanger (vers 1882)
À la suite d'une discussion avec une inconnue québécoise d'origine africaine sur Facebook, j'ai décidé de lire Deux siècles d'esclavage au Québec, livre de Marcel Trudel. Si cette interlocutrice voulait me convaincre que mes ancêtres étaient esclavagistes, eh bien, c'est encore un échec.

Évidemment, je ne mets pas en doute qu'il y ait eu juridiquement des esclaves au Québec, tant durant le Régime français qu'après la Conquête. Mais il faut s'enlever de la tête l'image que l'on peut avoir retenue de l'esclavage aux États-Unis ou dans les colonies sucrières françaises, où des Noirs s'échinent sous le fouet entre les plants de coton ou les cannes à sucre. Comme le reconnait M. Trudel lui-même: «Comme il était pratiqué dans toutes les colonies européennes, catholiques ou protestantes, on ne voit pas pourquoi le Québec aurait échappé à l'usage international de réduire en servitude les Noirs et les Indigènes. Toutefois, l'esclavage n'existe ici que sur une toute petite échelle.» (p.323) Et cette reconnaissance est d'autant plus importante que M. Trudel tend à toujours pécher du côté de l'exagération de la présence d'esclave sur nos terres.

Marcel Trudel a d'abord commis un Dictionnaire des esclaves et de leurs propriétaires. Il a recensé près de 4200 esclaves sur un peu plus de deux siècles (l'esclavage a été aboli en 1824 dans l'empire britannique). Mais il faut bien comprendre un fait: pour lui, un esclave amérindien donné en cadeau à un coureur des bois par les Amérindiens avec lesquels il échange, rapporté sur les rives du Saint-Laurent et alors immédiatement affranchi et adopté par ce coureur des bois, eh bien, c'est un de NOS esclaves. Ou bien, il infère l'esclavage: «Il serait étonnant que les 9,7% autres n'aient pas connu la servitude: ils ont été tirés de nations [amérindiennes] très éloignées ou vivent dans des familles esclavagistes.» (p.77) Les esclaves noirs amenés avec les Loyalistes, eh bien, ce sont aussi NOS esclaves. Une esclave qui est présente chez le notaire lors de sa vente et qui donne son consentement, c'est aussi une esclave. Le Noir libre qui accepte de se vendre (jusqu'à la mort du propriétaire) pour épouser une femme esclave et vivre avec elle, c'est aussi un esclave... volontaire. Et que dire de l'esclave dont parle Philippe-Aubert de Gaspé, qui refuse l'affranchissement et qui considère avoir le droit de continuer à vivre dans la maison qui l'a vue grandir. Il me semble dans une société où un apprenti était obligé de rester auprès de son maître et où un serviteur pouvait avoir un contrat à long terme impossible à rompre, sans oublier l'institution des donnés, la distinction est faible entre esclaves et certains hommes libres. À moins de tenir compte de la race. Mais ne serait-ce pas raciste de le faire?


Les conditions de vie

Évidemment, les conditions de vie n'étaient faciles pour personne. Les esclaves mouraient jeunes, mais pas vraiment plus que les hommes et femmes libres. Néanmoins, ils pouvaient être témoins à des mariages et à des enterrements, pouvaient ester en justice, étaient jugés par une cour régulière  et pouvaient porter une condamnation en appel (un appel qui a fortement adouci, par exemple, la peine de Marie-Josèphe-Angélique, condamnée à mort pour incendie criminel, en 1734), et en cas de justice criminelle, étaient souvent jugés moins sévèrement que les Canadiens, comme on disait alors. Certains esclaves amérindiens ont même été engagés, avec la permission de leur maître, comme pagayeurs pour des voyages de traite, et ont pu garder une partie de leurs gages! Faudrait presque rédéfinir le terme esclavage...

De plus, en plus d'être souvent adoptés ou épousés par leurs maîtres (et même par leurs maîtresses, dans certains cas), ils étaient presque toujours baptisés (parfois juste avant leur mort, mais on peut soupçonner dans ces cas une réticence au baptême), et, dans le cadre de cette cérémonie, le parrain, qui est un peu leur père, était très souvent... leur maître. En tout cas chez les Français. Chez les Anglais, le parrain était le plus souvent un autre Noir, ce qui illustre, selon moi, une moins grande mixité sociale chez nos conquérants que chez nous. Et les funérailles étaient les mêmes pour les Noirs, les Amérindiens et les Blancs. Mixité sociale, car la plupart des esclaves vivaient en ville, avec leurs maîtres. Pas de grandes plantations, pas d'importation de Noirs (avant la Conquête, les Noirs vivant au Québec étaient presque exclusivement des prisonniers de guerre, parfois capturés par nos alliés amérindiens), malgré les rêves de grandeur coloniale de certains notables. Les esclaves étaient ouvriers ou domestiques.

Et où trouvait-on des esclaves?

Bizarrement, à lire rapidement Marcel Trudel, on croirait que seuls les Français et les Anglais ont eu des esclaves au Québec. Mais on oublierait alors un très grand bassin d'esclaves. En effet, les Amérindiens se faisaient la guerre depuis toujours et faisaient de leurs prisonniers des esclaves. Ce ne sont pas les Blancs qui leur ont enseigné cette pratique. En fait, au début de la colonie, comme je l'ai mentionné, tous les esclaves étaient en fait des cadeaux faits par nos alliés, cadeaux difficiles à refuser, on le concevra. C'est pourquoi il s'agissait souvent de membres de nations fort éloignées, au-delà des Grands Lacs, jusqu'au point où le nom Panis a fini par signifier esclave amérindien. Évidemment, il n'existe aucun document pouvant aider à dénombrer le nombre d'esclaves amérindiens que nos alliés des Premières Nations possédaient (certains ont même capturé ou acheté des Noirs pour les garder en esclavage!), mais on peut imaginer — après tout, Marcel Trudel fait souvent de tels bonds conceptuels — qu'ils étaient au moins aussi nombreux que ceux que les Blancs pouvaient posséder (et souvent affranchir). Mais il semble que parler des pratiques esclavagistes des Premières Nations ou encore des Arabes soit presque tabou de nos jours.

Le livre de M. Trudel illustre selon moi un travers que l'on retrouve trop souvent dans les sciences sociales, ici l'histoire. Au lieu de chercher à infirmer son hypothèse, ou du moins de garder une attitude critique à son égard, on cherche au contraire tous les faits tendant à la confirmer, quitte à les interpréter de manière parfois laxiste. Bien qu'il ait existé, l'esclavage n'a jamais été important au Québec, et ce n'est pas 350 pages de redites et d'inférence qui vont me convaincre du contraire.