dimanche 12 avril 2015

Éviter le mur… pour la troisième fois



J'appuie la souveraineté du Québec depuis le référendum de 1980 (auquel je n'ai pas pu voter, étant trop jeune) et j'observe l'avenir proche avec inquiétude. Or, quel que soit celui ou celle qui sera chef du Parti québécois dans quelques mois, quelle que soit la date du prochain référendum, je crois que, dans les circonstances actuelles, on ne peut que se diriger à toute vitesse dans le mur. Pour la troisième fois.

C'est pourquoi j'affirme qu'il faut les changer, ces circonstances, qu'il faut changer les règles du jeu. J'y pense d'ailleurs depuis 1995, et je crois que si quelques-unes des idées que j'énoncerai plus bas avaient alors été mises de l'avant, le oui aurait peut-être eu les quelques milliers de voix qui lui ont manqué — même si j'ai bien peur qu'une telle victoire à l'arrachée eût été très difficile à gérer.

Le peuple québécois jouit d'une situation assez confortable. Même si ça ne va pas super bien, ça ne va pas trop mal non plus. Le gouvernement du Québec se prend souvent pour un gouvernement national, mais il n'en a ni les pouvoirs, ni les ressources, ni même, au final, les responsabilités. Quand ça marche mal, on peut toujours faire porter le chapeau au fédéral, avec lequel on en est toujours en chicane, puisque le gouvernement d'Ottawa n'a aucune raison de s'entendre avec nous. En effet, quand on a un gouvernement souverainiste à Québec, le fédéral ne veut pas négocier; quand on a un gouvernement fédéraliste, le fédéral ne se sent pas pressé de négocier.

Depuis 40 ans, on parle de régler ces chicanes par la souveraineté du Québec. Cependant, même si la situation pourrait s'améliorer avec la souveraineté, celle-ci amènera certainement de nouveaux problèmes, et ces problèmes dérangeraient notre confort à court terme. De toute manière, voter non à un référendum n'est jamais si grave que cela, puisque, si ça allait vraiment mal un jour, on pourrait toujours recommencer et voter oui. Du moins le croit-on. Il y aura toujours une autre chance de se reprendre. La souveraineté est vue comme une sortie d'urgence.

Néanmoins, comme nombre de souverainistes, je crois que la situation n'est pas tenable à long terme. Progressivement, insidieusement, le Québec se canadianise, comme comme la proverbiale grenouille dans l'eau qu'on chauffe. Personne n'est à blâmer pour cela, puisque cela vient simplement des pressions normales d'un pays qui doit fonctionner. Par exemple, le système fiscal canadien pénalise financièrement le choix fait par les Québécois d'avoir de frais de scolarité et des tarifs de garde plus bas que dans le RoC, mais le gouvernement d'Ottawa n'a aucune raison de nuire à 80% de sa population pour en satisfaire 20%.

Je pose ici comme prémisse qu'il faut mettre fin à ce confort paralysant et placer les Québécois devant un choix clair: sont-ils avant tout québécois ou canadiens? Et contrairement à un référendum habituel où la victoire du non ne change rien, il faut que chacun de deux résultats possibles amène des conséquences importantes. Sinon, c'est le confort qui va encore gagner. Après tout, même le référendum de 1992 (celui portant sur l'accord de Charlottetown) s'est conclu par un non.

Deux préalables

Avant le prochain référendum, je crois que le mouvement souverainiste a devant lui deux missions importantes et trop longtemps négligées. Premièrement, on doit reprendre le travail de Stéphane Gobeil et documenter, année après année, en remontant aussi loin que possible, l'interfinancement fiscal entre le Québec et le reste du Canada. Trop souvent, l'argument de la péréquation ou de l'assurance-emploi fait taire tout discours souverainiste sur le plan économique, et l'Institut de la statistique du Québec a tourné il y a quelques années les coins très rond en imputant les dépenses fédérales au Québec selon une simple règle de trois. Si l'on arrive à prouver que le Québec perd à rester dans le Canada, il suffira en campagne de répéter inlassablement LE chiffre pour gagner des points. 

Il faudrait d'ailleurs accomplir ce travail avant la prochaine élection fédérale, alors que le Bloc québécois a encore un pied dans la place. Pas besoin d'être au pouvoir pour colliger et analyser des données financières.

Ensuite, il faut négocier avec les Premières Nations. Il faut certainement discuter aussi avec les communautés culturelles, y compris les anglophones, mais seules les Premières Nations ont le pouvoir juridique, politique et, comment dire, publicitaire de tout faire déraper. Il faut s'entendre avec elles, pour qu'elles restent au moins neutres dans le débat. Et il faut le faire avant le référendum. Vu la manière dont ces peuples sont traités dans le RoC, une entente devrait être possible.

Le oui et le non

On aura donc une question portant sur la souveraineté (sans la conditionner à des négociations, qui équivaudraient à donner un droit de veto au RoC) avec un oui et un non. Je reviendrai plus bas sur le contenu du oui. Ce que je propose pour le non est autrement plus costaud.

Si les Québécois votent non, il faut en conclure selon moi qu'ils se sentent avant tout Canadiens, qu'ils veulent vivre comme des Canadiens, qu'ils désirent que leur gouvernement soit celui d'Ottawa et que celui qui a son siège à Québec ne devrait plus être qu'une administration destinée à offrir des services, un peu comme une municipalité. Un peuple ne peut pas avoir deux gouvernements qui se chicanent sans arrêt.

Par conséquent, il faut premièrement qu'un non marque la fin du mouvement souverainiste au Québec. Bien entendu, on ne peut interdire à personne de créer des mouvements ou de fonder des partis, mais il faut que le Parti québécois et ses alliés promettent qu'advenant une victoire référendaire du non, ils mettront en œuvre les promesses liées au non puis se dissoudront. Les élections provinciales suivantes ne se feront qu'entre partis fédéralistes, suivant la logique habituelle de l'axe politique gauche-droite. Je crois même qu'une telle promesse amènera certains fédéralistes à voter pour le PQ, dans l'espoir de s'en débarrasser à jamais. Et il faut bien les gagner, ces prochaines élections.

Évidemment, une telle promesse arrachera le cœur de bien des souverainistes, mais cela serait sans doute moins douloureux, à long terme, que la lente déliquescence de l'appui à la souveraineté. Une séance chez le dentiste doit avoir une fin.

De plus, une victoire du non doit amener, selon moi, et de manière juridiquement contraignante, la fin de tout ce qui distingue le Québec, qui doit devenir une province comme les autres. Il faut qu'au lendemain du référendum, la loi 101 soit abrogée et l'Office de la langue française, dissoute (seul le service terminologique pourrait être intégré dans un ministère ou dans l'UQ), que la Bibliothèque nationale et la Grande Bibliothèque cessent leurs activités, que les Archives nationales soient transférées aux Archives nationales du Canada. Il faut mettre fin au ministère de l'Immigration et aux cours de francisation. Il faut décréter la fin prochaine de Revenu Québec, de la Régie des Rentes et de la Caisse de dépôt et de placement du Québec. On n'aura plus, après un an ou deux, qu'un seul rapport d'impôt à remplir, l'impôt québécois ne devenant plus qu'un pourcentage de l'impôt fédéral, et de même pour les diverses prestations. Après tout, pourquoi une simple administration locale aurait-elle une politique fiscale distincte de celle du gouvernement national? Il faut remplacer la TVQ par une taxe de vente harmonisée, y compris sur les livres. Il faut abolir l'Ordre du Québec, sans doute mettre fin au ministère de la Culture, augmenter les frais de scolarité au niveau canadien, mettre fin au service provincial de prêts et bourses et cesser de subventionner les services de garde à l'enfance. Il faudra discuter de la fin du collégial préuniversitaire, de manière à mieux arrimer notre système d'éducation avec celui des autres provinces de notre pays, le Canada. On fermera toutes les délégations du Québec à l'étranger (un attaché commercial dans les ambassades canadiennes suffira) et on abandonnera notre siège à l'Organisation internationale de la Francophonie. Le drapeau canadien retrouve sa préséance sur le drapeau québécois. Et ainsi de suite (je ne connais évidemment pas tous les services qui seront touchés, mais ils sont légion).

Il faut bien entendu documenter les conséquences de toutes ces mesures pour différentes catégories de citoyens — sans oublier tous ceux qui perdront leur poste et qui le sauront certainement. On aura très certainement moins d'impôt à payer à Québec, mais plus à Ottawa, l'abattement du Québec perdant sa raison d'être. Moins d'argent sera transféré au RoC via le crédit fiscal sur les frais de scolarité et celui sur les frais de garde d'enfants, mais les ménages pauvres y perdront sans doute au change (vu qu'il n'y aura même plus, par exemple, de remboursement des frais de garde privée allant jusqu'à 75%). Et ainsi de suite. À vue de nez, fiscalement, je crois que la plupart des gens en pâtiront.

Ce que je préconise est très certainement effrayant, mais il faut se souvenir d'une chose: le camp du non devra défendre ce programme, alors que celui du oui n'aura qu'à dire qu'il s'agit de la conséquence normale, selon une évolution simplement accélérée, de choisir le Canada.

Quant au oui…

Avant tout, je crois qu'il faut mettre sur le glace, pendant ce mandat, toute débat important autre que celui portant sur la souveraineté. La refonte du système de santé ou d'éducation, la laïcité ou la neutralité de l'État, les nouveaux programmes économiques, tout doit être gelé autant que faire se peut. Les changements importants devront être reportés après la souveraineté. Encore plus important, il ne faut pas conditionner la souveraineté à l'atteinte préalable d'objectifs économiques, comme l'équilibre budgétaire ou la création de tant de dizaines de milliers d'emplois. Si on peut tout régler en restant dans le Canada, pourquoi en sortirait-on?

J'affirme de plus que la seule conséquence du oui devra être la souveraineté et rien d'autre. Pourquoi? D'une part parce que la gestion de la transition sera sans doute très difficile (il serait d'ailleurs irresponsable de promettre que tout se fera facilement, qu'il n'y aura pas de postes-frontière, que l'on pourra garder le dollar canadien et rester sans problème dans l'ALÉNA, etc.), et qu'ajouter à cela des réformes institutionnelles profondes et controversées rendra la tâche impossible. Mais aussi et avant tout parce qu'il faut que l'appui à la souveraineté ne soit pas vu comme un appui à un programme quelconque, de gauche ou de droite, laïciste ou multiculturaliste, républicain ou parlementaire, centraliste ou régionaliste, etc. Il ne faut exclure aucun souverainiste.

Les choix importants devront selon moi se faire dans un deuxième mandat. Néanmoins, il ne faut aucunement que cela empêche les partis de présenter leurs propositions de pays dès la campagne référendaire, qu'il s'agisse, par exemple, de l'abolition des frais de scolarité, de la mise sur pied d'une assemblée constituante, de la légalisation de la marijuana, de l'abolition des commissions scolaires, de la privatisation du système de santé, de l'interdiction des armes d'assaut, de la décarbonisation de l'économie, et tutti quanti. Il faut illustrer ce qu'on veut faire de ce nouveau pays. Il faut justifier l'indépendance ou, du moins, montrer les choix qu'elle permettrait. Donc, on promet de ne rien faire dans un premier temps, mais on donne aux Québécois le droit de choisir, après le référendum et les soubresauts de l'indépendance, ceux et celles qui imprimeront à ce nouveau pays son élan initial. Par conséquent, que le Parti québécois soit jugé trop à droite par certains et trop à gauche par d'autres, ça ne fait plus rien, parce que les choix fondamentaux seront faits dans un deuxième temps. On peut s'allier pour le pays, quitte à se battre ensuite.

De plus, j'ose espérer que la dynamique du débat électoral amènera les membres du camp du non à se positionner dès avant le référendum quant à la direction qu'ils voudraient donner à un Québec indépendant, ne serait-ce que pour s'opposer aux promesses des tenants du oui. Ce faisant, ils devront reconnaître que l'indépendance est possible et dire comment ils voudront diriger ce nouveau pays.

D'ailleurs, si le oui l'emporte, il serait envisageable, voire préférable, d'inviter des membres de l'Opposition à faire partie, soit d'un gouvernement d'union nationale, soit d'un comité de transition au plus haut niveau. Il ne faut pas que l'indépendance soit le fait d'un parti et d'une option, et il faut que cela soit clair tant pour les Québécois que pour nos partenaires, en premier lieu le Canada. Il sera toujours temps de se chicaner par la suite.

Renouveler le débat

On dit souvent qu'un fou est celui qui croit arriver à des résultats différents en répétant toujours la même chose. Demander encore une fois le mandat de réaliser la souveraineté de la même manière qu'il y a 20 et 35 ans peut conduire à des résultats différents, mais la tendance naturelle au confort dans nos sociétés riches joue contre nous. Alors, utilisons cette tendance à notre avantage, c'est tout ce que je propose.

Et si on perd... eh bien, on aura au moins la chance d'essayer d'apprendre à vivre comme une minorité dans un pays normal. Ça sera toujours ça.

Et qui sait? Peut-être que le bordel qui risque de s'ensuivre rallumera finalement la flamme.


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Alors, qu'est-ce que vous en pensez?

1 commentaire:

  1. L'adhésion des autochtones que le Canada fera tout pour torpiller me semble également incontournable. Il y a là une belle occasion de faire l'Histoire: « Il n’y a jamais eu de pays constitué avec la participation des autochtones. La souveraineté du Québec pourrait en être l’occasion. » - Roméo Saganash, 14 février 2017.

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